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Des hommes et des mots

Licenciement et chômage

19 Avril 2013, 16:48pm

Publié par Patrice Branche

Licenciement et chômage

Licenciement: au bout la liberté


Je viens d'être licencié. Pour nombre de nos compatriotes en ces années difficiles, à la tranquillité quotidienne d'un emploi, à la, somme toute, confortable routine, succèdent l'angoisse d'une période sans travail, les affres des lendemains sans argent, sans projet, sur lits de nuits blanches cauchemardesques, de crises existentielles, de récession des amitiés, de détresses de couple et plus si affinités… Angoisse du trou noir, du tunnel sans fin, d’une lueur qui n’est plus pour celui qui s'est fait lourder.
Être licencié, c’est comme un déshonneur, comme une condamnation avec sursis, infamante. Il faut pouvoir se relever de ce coup violent sur le coin du nez qui nous fait flotter pendant des jours, des semaines, des mois sur une réalité instable. Le pas sûr de celui qui, tous les matins, partait travailler est devenu incertain. Le trottoir ne mène plus à la grille d’entrée mais longe des terrasses sans soleil, des tables solitaires, des chaises vides. Tous les autres sont au boulot !

Nombre de manifestations, gueulardes ou silencieuses, hyper-médiatisées ou étouffées, disent sur nos écrans plats la colère et la détermination à voir changer une situation inhumaine, à revenir en arrière, en criant un désespoir. Le compresseur froid du conseil d’administration, des actionnaires, du tribunal de commerce, des administrateurs judiciaires passe, écrase tout. Les médias se désintéressent de l’affaire et sombrent dans l’oubli les travailleurs oubliés, les cadres dépressifs, les hommes écrasés. Se battre est important pour la vie, pour l’honneur. Mais la lutte n’est pas toujours sans espoir, sans espérance. Quand l'affaire est entendue, quelle est le bon combat ?

Le combat pour soi, le combat sur soi.

La souffrance et le deuil...

On ne peut s'épuiser dans une guerre sans issue et vivre dans le ressentiment et l'amertume. S'accrocher aveuglément à un passé qui ne reviendra pas. Savoir faire face demande de faire le deuil de son emploi d'avant la crise, de renoncer à la nostalgie d’un confort acquis et de concentrer son énergie dans un projet d'avenir. En vérité : voir les faits en face, ne pas se cacher la réalité. Vivre la situation en passant certainement par les étapes d'un deuil. Réfléchir à ce malheur qui étouffe et lui donner du sens.
La souffrance on ne la recherche pas, il y a peu de masochistes ; elle nous tombe dessus ; on ne peut l'éviter. Il faut donc l'affronter. La souffrance est inhérente à l'homme et comme le bonheur, la joie, l'amour, elle fait l'homme. Du fond du trou, elle crie à se surpasser pour aller chercher dans un souffle la vie à la surface. Pourquoi la souffrance ? Le saurons-nous jamais ? La souffrance morale invite à la reconstruction, à la lucidité, à l'humilité, au dépouillement ; comme une blessure physique elle montre en l'homme l'homme vrai, sans artifices, sans maquillage, sans faux nez. Un homme vrai et un homme grand. Avec un avenir. À construire.

Au bout la liberté...

Les trois premières étapes du deuil sont passées pour moi, assez vite, par raison : le choc de l’annonce, le déni ou l’espoir d’une solution interne alternative, la colère. Je ne voulais pas être dans le conflit, le ressentiment, l’aigreur, la rancœur ou l’animosité qui détruisent de l'intérieur mais me projeter dans l’avenir pour vivre. Mais ce n’est pas facile de maîtriser ce que l’on dit, de dire ou vivre l’événement tranquillement tant que ces jalons ne sont pas franchis. J’ai découvert que l’acceptation pleine et entière était une condition, une porte, une ouverture et que la liberté était au dehors.

La liberté qui permet, de plus, l’émergence de la créativité et d’aborder l’avenir avec confiance. La liberté qui apporte la paix et permet de vivre cette situation le moins mal possible. Liberté retrouvée, liberté nouvelle à conquérir: pour trouver du travail, pour aller de l'avant il faut être libre et ne pas avoir l'esprit encombré, il faut être neuf, sans lambeaux de tristesse et d'aigreur. C'est, bien sûr, plus facile à dire qu'à faire ! Il faut, je crois, savoir rester droit, rester debout dans l'adversité, regarder loin en avant. Mais cette liberté ne serait pas complète si elle n'était pas à double sens, accordée inconditionnellement et simultanément à l'employeur, au licencieur lui-même : le libérer de ses chaînes, de toute mauvaise conscience, de toute crainte, le libérer de sa relation avec son ex-employé, lui redonner toute sa place dans le regard des autres, des proches, des « indignés » de tous bords. L'entreprise a son histoire, sa vie qui n'est pas faite que de licenciements et elle doit poursuivre sa route sociale et économique. Sans nous. Notre vie de licenciés est, désormais, ailleurs, doit être, désormais, ailleurs.

...inconditionnelle

Ce que j'ai vécu dans une association, est sans commune mesure, évidemment, avec des licenciement collectifs lourds dans les aciéries du nord et de nombre d'entreprises d'ailleurs, où l'homme ne compte finalement que peu, et sa richesse en tous cas moins que les richesses à produire. Mais même le plus mauvais patron, l'actionnaire le plus étroit, le directeur très zélé, le plus pauvre type a droit aussi à sa dignité d'homme. Un regard de vérité que l'on doit lui accorder, cette «vérité qui rend libre». La liberté retrouvée, liberté inconditionnelle « à double sens » permet seule à l’homme neuf, de se lancer dans une aventure nouvelle.

Photo Apprentis d'Auteuil
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